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Les grandes périodes de faste de l'abbaye



chapiteau végétalChapiteau du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © M.-E. Bruel

1. La grande église du XIe siècle


Chapiteaux

Des chapiteaux historiés et à entrelacs décoraient le chœur et la croisée du transept, mais un chapiteau du chœur seulement a été conservé [1]. Avec les quatorze chapiteaux et les quatre corbeaux du narthex, il donne une idée précise de l’esthétique intérieure de l’église romane d’origine.



chapiteau végétalChapiteau du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. MastonPolychromie

Dans le narthex dominent les chapiteaux à feuillage [2]. Si cette végétation lisse, ronde et grasse est stylisée à l’excès, ce n’est sans doute pas l’indice d’un travail maladroit, mais bien plutôt de la parfaite complémentarité de l’art du sculpteur et de celui du peintre en ce siècle de création. Ces derniers ne faisaient d’ailleurs parfois qu’une seule et même personne, l’artiste se réservant le soin d’achever d’un pinceau agile ce qu’il avait ébauché au ciseau dans la pierre. Il est donc probable qu’une polychromie rehaussait ces œuvres en en précisant les lignes : nervures des feuillages ou dessins d’entrelacs sur les parties laissées planes des chapiteaux végétaux, visages et corps des personnages et des bêtes fantastiques... Les fûts des colonnes pouvaient également être peints en faux marbre. A cette époque, on utilisait les chaudes teintes sourdes que fournissaient les terres ocres, rouges, brunes, vertes, blanches et pourpres.

Le chapiteau figuré de l’homme assailli par les forces du mal

Le chapiteau figuré de l’homme assailli par les forces du malLe grand chapiteau figuré du narthex mêle les thèmes de la tête humaine, du diable et de l’animal au corps terminé par des entrelacs ou au corps double [3]. Deux angles sont formés par un lion à deux corps et une seule tête, l’un des corps s’achevant en un carré d’entrelacs formant une sorte de vannerie. Le lion, qui sourit d’inquiétante façon, est ici une créature démoniaque, selon le verset du psaume : « Tu écraseras le lion et le dragon… » (Ps 90, 13). Il représente les forces du mal qu’il faut combattre. Le troisième angle est formé par la tête d’un homme au crâne rasé posée sur un long buste conique, le quatrième par la tête d’un diable aux oreilles pointues, tirant une langue immense. Au-dessous du diable sont placées deux têtes d’homme qu’il semble sur le point de dévorer. Tout autour de ces effrayantes figures hybrides sont semées des têtes d’homme se détachant sur des disques, ainsi que des disques et des têtes isolées.

chapiteau figuré (le mal)Chapiteau de l’homme assailli par les forces du mal (XI<sup>e</sup> siècle). © M.-E. BruelPartout dans la sculpture romane, on est frappé par l’abondance de ces êtres monstrueux dévorant des hommes sans défense, lions, diables, dragons ailés ou serpents, dans une nature sauvage et envahissante. La frontière entre végétal, animal et humain est constamment franchie par ces êtres hybrides et dans l’ensemble fort inquiétants [4]. Le désir d’effrayer est manifeste ; ce qui caractérise toutes ces scènes, c’est bien le sentiment de violence qui s’en dégage. Il est fort probable que les masques humains et les monstres occupés à dévorer les hommes par la tête dérivent d’un très ancien substrat celtique [5]. Mais quelle était la signification de ces œuvres d’art dans une église chrétienne du XIe siècle ? C’est déjà la question que se posait saint Bernard au XIIe siècle, trouvant ces fantaisies peu à leur place dans le calme des monastères. En fait, les scènes que nous croirions volontiers n’être que d’effrayantes fantaisies, mélanges d’hommes, de bêtes fantastiques et de végétaux, avaient en réalité un sens théologique précis. Partout était présente la lutte de l’homme contre son propre péché, sa chute parfois, ou sa victoire. Cette iconographie avait une signification différente selon l’emplacement où on la rencontrait.

Ainsi, le grand chapiteau figuré qui accueillait fidèles et pèlerins à l’entrée de l’église, s’y trouve placé probablement pour évoquer l’homme aux prises avec les forces du mal. En effet, le narthex, porche d’entrée de l’église, est l’image du monde, où s’affrontent le bien et le mal. Lieu de sépulture, c’est l’endroit par excellence où l’homme médite sur la mort. On y trouve donc une esthétique et « une décoration spécifique, sous forme de peintures murales ou de chapiteaux sculptés, faisant référence soit à l’Apocalypse, au Jugement dernier et au couple Enfer/Paradis, soit aux pratiques liturgiques liées à la mort ou au culte des morts, soit aux prières d’intercession de la communauté monastique associées à la mort [6]. »

chapiteau figuré (jugement dernier)Chapiteau historié du Jugement dernier (XI<sup>e</sup> siècle). © M.-E. BruelChapiteau historié du Jugement dernier

Ce magnifique chapiteau historié devait décorer l'arrivée à l'autel. Les deux angles comportent des scènes qui semblent s’opposer. Dans l’angle est du chapiteau, angle qui devait être tourné vers l’autel, un homme dont on n’aperçoit que le bras gauche et le visage fendu par un large sourire apparaît au milieu d’une nature luxuriante de palmes et autres feuillages. Dans l’angle ouest du chapiteau, angle qui devait tourner le dos à l’autel, une tête humaine monstrueuse coiffée d'un chapeau à deux pointes (le diable) dévore, en tirant la langue, d'un côté la tête d'un lion et de l'autre celle d'un homme agenouillé et vêtu d’un bliaud et de chausses : hommes et bêtes confondus se précipitent dans la gueule de Léviathan. A droite de l’homme, on distingue une bête à plusieurs têtes (cinq sont visibles) qui pourrait être la bête à sept têtes et dix cornes de l’Apocalypse.

Le chapiteau semble bien être une représentation du Jugement dernier, avec une opposition entre le Paradis (la Jérusalem céleste) et l’Enfer (Babylone [7]). A l’époque romane, le chœur liturgique est en effet un équivalent symbolique du Paradis. On y trouve donc généralement une décoration qui évoque la fin des temps, le Jugement dernier et l’avènement de la Jérusalem céleste.

Texte d’illustration : diatribe de saint Bernard de Clairvaux contre certains chapiteaux figurés et historiés romans

« 29. Mais que signifient dans vos cloîtres, là où les religieux font leurs lectures, ces monstres ridicules, ces horribles beautés et ces belles horreurs ? A quoi bon, dans ces endroits, ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures chimériques, ces monstres demi-hommes, ces tigres bariolés, ces soldats qui combattent et ces chasseurs qui donnent du cor ? Ici on y voit une seule tête pour plusieurs corps ou un seul corps pour plusieurs têtes : là c'est un quadrupède ayant une queue de serpent et plus loin c'est un poisson avec une tête de quadrupède. Tantôt on voit un monstre qui est cheval par devant et chèvre par derrière, ou qui a la tête d'un animal à cornes et le derrière d'un cheval. Enfin le nombre de ces représentations est si grand et la diversité si charmante et si variée qu'on préfère regarder ces marbres que lire dans des manuscrits, et passer le jour à les admirer qu'à méditer la loi de Dieu. Grand Dieu ! Si on n'a pas de honte de pareilles frivolités, on devrait au moins regretter ce qu'elles coûtent. » (Œuvres complètes de saint Bernard. Traduction nouvelle par M. l’abbé Charpentier, Paris, librairie Louis de Vivès, 1866. Lettres : V. Apologie de saint Bernard adressée à Guillaume, abbé de Saint-Thierry. Chapitre XII. Saint Bernard blâme le luxe déployé dans les églises et dans les oratoires, la somptuosité avec laquelle on les construit, et l'abus qu'on y fait de peintures et de décorations.)


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[1] En remploi dans le chevet du XIIe siècle.
[2] Feuilles lisses et feuilles d’acanthes dérivées du corinthien.
[3] La tête double est avant tout utilisée par le sculpteur pour une raison pratique, l’animal étant placé dans l’angle de la corbeille.
[4] Un des chapiteaux végétaux du narthex est habité par une tête masculine aux cheveux ondulés et par un homme en pied vêtu de braies : l’être humain se mêle à la végétation dans un univers de métamorphose caractéristique de ce XIe siècle.
[5] Le carré d’entrelacs du narthex est lui aussi à rattacher à ces lointaines origines.
[6] A. Dierkens, « Avant-corps, galilées, massifs occidentaux : quelques remarques méthodologiques en guise de conclusions », dans Ch. Sapin (ss la dir. de), Avant-nefs et espaces d’accueil dans l’Eglise entre le IVe et le XIIe siècle (actes du colloque du CNRS, Auxerre, 17-20 juin 1999), Ed. du CTHS, Paris, 2002, p. 499.
[7] Dans l’hémicycle de Saint-Pierre de Chauvigny (XIIe siècle, Vienne), un homme dévoré par un monstre est placé à côté de représentations de la ruine de Babylone, en une vision eschatologique bien précise.

Galerie

chapiteau végétalChapiteau du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston corbeau (tête humaine)Corbeau soutenant autrefois la charpente du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © M.-E. Bruel chapiteau végétalChapiteau du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston grand chapiteau végétal déposéGrand chapiteau déposé (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston Grande base déposéeBase de grand chapiteau déposé (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston grand chapiteau végétal déposéGrand chapiteau déposé (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau végétalChapiteau du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau végétal habitéChapiteau du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau végétalChapiteau du narthex (XI<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston

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