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Les grandes périodes de faste de l'abbaye



frise grecque et pilastres cannelésFrise grecque, damiers, pilastres cannelés et chapiteaux végétaux (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain

2. Le nouveau chœur de l’abbesse Ermengarde (2e quart du XIIe siècle) :

UN NOUVEAU DECOR A L'"ANTIQUE"
POUR MAGNIFIER LES RELIQUES DE MENOU


L'influence de l’esthétique bourguignonne de Cluny III est ici manifeste [1], avec un goût très vif pour l'Antiquité, marqué par le renouveau de l’ordre corinthien, modèle prestigieux, en lien avec l'emploi du pilastre cannelé et de la frise grecque. On trouve à l'origine de cette esthétique un choix délibéré qui est celui de Cluny pour se rattacher à la papauté, à Rome [2].

châsse de saint Menou (apôtres)Châsse de saint Menou : les apôtres (Moulins, musée Anne de Beaujeu, calcaire polychrome, 2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Cliché musée Anne de Beaujeu

Vocabulaire sculpté antiquisant

Les sculpteurs utilisent un vocabulaire artistique « à l’antique » : besants, damiers, grecques, rosaces, chapiteaux corinthiens, cannelures, oves… mais aussi masques de vieillards comme surgis d’un autre âge, à la longue barbe ondulante et aux traits de satyres.

Le chapiteau végétal prédomine, à la quasi-exclusion des scènes figurées : chapiteaux dérivés du corinthien, parfois peuplés de figures ; chapiteaux proches des lettrines enluminées de manuscrits, et dont les entrelacs végétaux vomissent des têtes de diables ou de béliers ; chapiteaux à grandes feuilles d'angle… Rinceaux et feuillages sont souvent habités d’affreux petits diables, dont les visages délicatement modelés surgissent de-ci, de-là, à la manière de ceux qui apparaissent dans les marges des manuscrits médiévaux. Toute cette végétation encadrait la châsse et l’autel telle une foisonnante forêt, créant autour d’eux un environnement délicat. Peut-être en appuyaient-ils le sens iconographique, ce foisonnement végétal visant à évoquer le Paradis ?

Quoi qu’il en soit, la pauvreté des scènes figurées semble bel et bien voulue par les sculpteurs, ou plutôt par leur commanditaire : l’église n’a pas de portail sculpté, et très rares sont les chapiteaux figurés ou historiés [3]. Cependant, tout est d’un tel raffinement qu’on ne saurait invoquer le manque d’argent. On est tenté d’y voir un choix esthétique délibéré : la sculpture est ici avant tout au service de l’architecture, un peu comme dans une église byzantine.

chapiteau (sacrifice du bélier)Chapiteau de l’abside (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain

Drapés byzantins et richesse des couleurs

A Saint-Menoux, comme dans les œuvres bourguignonnes appartenant à ce courant artistique [4], le style des figures et la mise en couleur des scènes se rattachent aussi à l’Antiquité, par Rome et l’Italie byzantinisante. Comparer le pignon ouest de la châsse au Christ de Berzé-la-Ville et les drapés à ceux du Lectionnaire de Cluny est très éclairant à ce sujet. On retrouve dans les drapés de la châsse de Menou l’utilisation des plis emboîtés italo-byzantins. Et la fraîcheur des tons employés, qui puisent à la riche palette colorée des Byzantins (fonds bleu intense de lapis lazuli, vert, vermillon, orange, rose…), rappelle tout à fait les vives polychromies de Berzé-la-Ville et de Cluny III.

Le décapage violent des chapiteaux au XIXe siècle et la reconstruction des voûtes du chevet prive malheureusement le visiteur d’une vision plus complète de cet ensemble autrefois polychrome. Si l’église est aujourd’hui dépouillée de ses anciennes couleurs, il ne faut pas oublier que la place de la polychromie y était fondamentale à l’origine. Les voûtes étaient probablement ornées de peintures. Pour donner au bâtiment l’allure d’un antique édifice byzantin, il est même possible qu’une vaste composition ait trouvé place dans la conque de l’abside. Seule la châsse donne à présent un fugace aperçu de cet univers brillamment coloré.


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[1] L’esthétique ici à l’œuvre est bien celle que l’on trouve à cette date en Bourgogne et dans le Centre, à Cluny, Berzé, Autun, La Charité, etc. Selon N. Stratford, la source de cet art est à chercher dans le grand chantier de Cluny III, vers 1100. Bien qu’elle ne dépendît pas de Cluny, du point de vue de l’art tout rattache le chantier de l’abbaye de Saint-Menoux à cette abbaye prestigieuse. Une certaine émulation régnait d’ailleurs entre Saint-Menoux et le très clunisien prieuré de Souvigny, qui employait les mêmes artistes.
[2] « Comme le recours, dans la grande abbatiale, à un vocabulaire architectural antique (pilastres cannelés, chapiteaux corinthiens, etc.), l’adoption pour son décor pictural de modèles empruntés à la Rome contemporaine témoigne non seulement de l’admiration que suscitaient à Cluny les monuments de l’Urbs, qu’ils soient antiques et médiévaux, mais aussi d’une volonté constamment affirmée de souligner les liens de dépendance particuliers qui unissaient l’abbaye à la papauté. » (E. Vergnolle, p. 282).
[3] Quatre chapiteaux historiés ou figurés seulement retiennent véritablement l’attention :
Le Divin Sacrifice
A droite de l’autel, le Divin Sacrifice du corps et du sang du Christ est évoqué symboliquement : des oiseaux grappillent une vigne et deux paysans portant un vêtement à capuche s’apprêtent à immoler un bélier.
La coupe de vie
Dans le déambulatoire nord, sur le parcours des pèlerins qui se rendaient au tombeau de Menou, se trouve un chapiteau au thème classique dans l’art roman : deux couples de griffons boivent à la coupe de vie, symbole des Evangiles comme source de vie éternelle.
Le combat de l’homme et du griffon
Vêtu d’un court bliaud et de chausses, un homme pointe l’index de la main gauche pour désigner un griffon, qu’il vise avec sa fronde de la main droite. Derrière lui, un homme vêtu de même lui retient le poignet avec sa main droite, pour l’empêcher de frapper. Cette scène rappelle l’univers des chapiteaux historiés de Cluny, où l’on trouve ces mêmes personnages faisant allusion au monde sauvage et à la ruine de Babylone. Comme le précédent, ce chapiteau est situé dans le déambulatoire nord, sur le parcours des pèlerins.
A l’extérieur, un chapiteau historié très usé à scène non encore identifiée.
[4] « Le Maître de Berzé-la-Ville a encore emprunté à la peinture byzantinisante d’Italie centrale un certain nombre de traits tels que les personnages vus de trois quarts, les visages accusés par des ombres verdâtres et, surtout, le dessin si particulier des plis, basé sur l’emboîtement de triangles curvilignes encadrés de traits s’ouvrant en éventail. Si les sources exactes du peintre de Berzé restent difficiles à préciser, son œuvre n’est pas isolée en Bourgogne. Plusieurs manuscrits enluminés à Cluny vers 1100 [Lectionnaire de Cluny, Paris, BNF, nouv. acq., Lat. 2246] offrent les mêmes caractères stylistiques, et la technique raffinée des fresques de Berzé… se retrouve dans les fragments de peintures provenant de l’abside de Cluny III. » (E. Vergnolle, p. 278)

Galerie

chapiteau (rinceaux et têtes animales)Chapiteau du chevet (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau (rinceaux et têtes animales)Chapiteau du chevet (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau (rinceaux)Chapiteau du chevet (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau (griffons et coupe de vie)Chapiteau du déambulatoire nord : griffons buvant à la coupe de vie (2e quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain chapiteau (entrelacs et têtes animales)Chapiteau du 2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle « dans le goût du XI<sup>e</sup> siècle ». © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain chapiteau (combat de l'homme et du griffon)Chapiteau du déambulatoire nord : le combat de l’homme et du griffon (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain chapiteau (entrelacs végétaux et tête animale)Chapiteau du chevet (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau (rinceaux et têtes animales)Chapiteau du chevet (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston chapiteau (grandes feuilles)Chapiteau du chevet (2<sup>e</sup> quart du XII<sup>e</sup> siècle). © Inventaire Général, ADAGP. Cliché R. Choplain, R. Maston

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